La valise.
(CONVERSATION N°1)
– Bah moi, tout ce que j’ai pu décrocher dans ma vie c’est un bon d’achat de150 Frs chez carrefour pendant la quinzaine "festimagique" en 87 et un séjour-club ici! Remarques, dans l’histoire, j’ai quand même dégotté un autographe de Zanini! C’était pour carrefour! Il jouait de la trompette dans la galerie commerciale!
– De la clarinette!
– Ouais…c’est pareil. Bon, c’était surtout pour le gosse. A part ça, j’ai beau chercher, je vois pas. Et toi, quand est-ce que tu l’as décroché le cocotier?
– Il y a deux ans, sept mois et vingt et un jours exactement!
– Dis donc, c’est de la précision!
– Comme tu peux voir!
– Et le gros lot, c’était quoi?
– Dix milles.
– Vache!
– Comme tu dis. Et à une période où j’en avais vraiment besoin!
– T’as l’air d’avoir connu des vaches maigres, toi, dans le genre!
– Des vaches mortes, ouais!
– Racontes!
– Boh… ya pas grand chose à raconter. C’était le truc classique. A l’époque, j’étais arrivé en fin de droits! En fin de droits suite à une fin de contrat! Je touchais le RMI, je cherchais du boulot, j’en trouvais pas! Pas de place, nulle part, ou alors dans des branches que je maîtrisais pas bien ou pas du tout! Le genre analyste-programmeur, commercial, courtier, etc. Moi, je sortais tout juste de 15 ans de manutention. J’avais bien une licence de cariste mais ça m’aidais pas beaucoup. Bon, de fil en aiguille et de fiascos en emmerdements je me suis retrouvé chômeur, célibataire, débiteur et j’en passe! La totale!
– Vache!
– Bon, on était en janvier et je déprimais un peu. Les fêtes, tu vois?
– Ouais. Noël et le jour de l’an.
– Mais non, Ducon, je te parle de l’impacte psychologique des fêtes sur les mecs dans mon genre! Taux de suicide qui grimpe et tout le bordel! Le grand classique annuel.
– Ah!
– Bon, tu vois le topo! J’étais marron pour la fête alors question déprime… bref, bon, j’étais dans ma caisse et une fois n’est pas coutume, j’avais mit la radio! J’écoute jamais la radio. Ça me fais chier. Mais bon, là, je sais pas pourquoi, j’avais foutu l’auto-radio en route. Des fois, quand ça va pas, on fait des trucs qu’on ferait jamais d’ordinaire. J’étais sur une station locale en FM.
– Ouais.
– Bon, il y a eu un petit jine-gueule et d’un seul coup, il y a un mec qui prend l’antenne. Un certain Antoine. Le mec prend l’antenne et annonce qu’il va augmenter le montant de la "mallette" de trois milles euros! Ce qui grimpe le tout à dix milles. Donc, l’Antoine il annonce les dix milles, il passe un coup de fil et si le mec à l’autre bout lui répète la somme, il là gagne! Tu vois le genre? Un truc façon valise RTL.
– Ça existe toujours, ça?
– Je sais pas, on s’en fout! Bref, dix milles en jeu! En fait, au lieu d’appeler chez les gens, eux, ils appelaient des portables. C’était un nouveau truc. Ils composaient des numéros au hasard qui commençaient par zéro-six. Là, je sais pas ce qui m’a prit. Peut-être la mouise, ma situation merdique, j’en sais rien. Enfin, ni une ni deux, je retourne la boîte à gants pour chercher un stylo. J’en trouve un vieux, tout pourri, rouge, qui marchait à peine et j’inscris le montant de la "mallette" sur ma main, au dos. Dix milles cent vingt quatre euros très exactement! Ils donnent pas trop dans le chiffre rond. C’est pour augmenter la difficulté. Bref, je note ça sur le dos de ma pogne et j’éteins la radio à cause d’une page de pub qu’en finissait plus.
– Et alors?
– Bah et alors, je me suis trouvé un peu con. Un numéro de portable au hasard! Tu parles! J’avais une chance sur un milliard. D’ailleurs, quand j’y pense, mon portable marchait plus qu’à moitié. Tu sais, quand tu paies plus, ils te laisse encore trois mois où tu peux juste recevoir tes appels mais tu peux plus en donner. En fait, je me le trimballait surtout pour avoir l’heure.
– Ouais.
– Bon, ensuite, je descends de la bagnole, je tourne un peu, j’avais une espèce de trac. Une boule dans l’estomac qui me donnait envie de vomir.
– Normal.
– Cinq minutes plus tard, j’étais au crédit agricole. Et là…….. Téléphone! Et vas-y que ça arrosait bien l’ambiance! Je décroche comme je peux, fallait que je fasse gaffe. Je tremblais comme une feuille de boulot, j’ai cru un moment que j’allais tourner en syncope! Bon, je retire le truc de ma poche de parka, j’ouvre le rabat avec les dents pour décrocher et je dis "allô" et devine qui c’était?!
– Je sais pas. Ton ex-femme?
– Mais que t’es con! ANTOINE!!! C’était Antoine! Le mec de la radio!
– Aaah…
– Et qu’est-ce qu’il voulait savoir? Je te le donne en mille… le montant de la "mallette"! Là, alors que j’étais planté au milieu du hall de la banque avec tous les regards sur moi! Ça s’invente pas, des trucs comme ça!
– Et alors t’as gagné!
– Ça, pour gagner, c’était du gagné! "Pourriez-vous me répéter le montant exacte de la "mallette" ? Qu’il me demande, l’autre empaffé à l’autre bout! Je savais plus où j’en étais! Je tremblais encore plus, je regardais tout autour de moi et personne me lâchait des yeux! J’arrivais même plus à parler, c’était comme si j’avais bouffé cette connerie de téléphone! Partout dans la banque, c’était l’immobilité totale! On aurait un film au magnétoscope quand t’appuie sur pause. On entendait les mouches voler!
– La vache!
– Tu m’étonne! En plus, comme un con, j’avais le montant de la "mallette" écrit sur le dos de la main avec laquelle je tenais le téléphone. Fallait que je fasse gaffe, que je regarde, que je me concentre, tout ça en même temps! C’était carrément pas le moment de merder! Je retourne ma main vite fait et je lis! J’ai mis un moment avant de lire le montant sur ma main! La sueur en avait effacé un bout pis j’ai jamais été très balèze pour lire les chiffres! Mais bon, le truc m’est revenu comme ça, d’un coup: dix milles cent vingt quatre! Je lui répète! DIX MILLES CENT VINGT QUATRE que je gueule! Et là, le mec, Antoine, il se met à gueuler bravo avec de la musique de cirque derrière, en fond!
– La vache!
– Mais bon, ça se fait pas comme ça! Après, faut que tu reste en ligne, que tu quitte pas parce qu’ils te passe un mec hors antenne qui doit prendre tes coordonnées. C’est ça qu’à tout fait foiré. L’autre mec, celui de la banque, je l’avais pas vu venir, j’ai pas des yeux derrière le dos!
– Ouais mais bon, t’as gagné quand même!
– Ah oui, ça, j’ai gagné! Cinq ans dont deux avec sursis pour braquage à mains armées. Aucune circonstance atténuante, un avocat désigné d’office et en route pour le ballon! Ficelé, empaqueté, livré! Du chronoposte!
– Te plains pas! T’as quand même dix milles cent vingt quatre € qui t’attendent à la sortie!
– Même pas! J’ai pas eu le temps de filer quoi que ce soit dans le genre coordonnées! Le mec de la banque m’est tombé dessus comme un immeuble de quinze étages sur le coin de la gueule! ZBAM! Un grand coup de tabouret dans le cassis et bonsoir! Quand je me suis réveillé, j’étais à l’hosto, déguisé en momie et avec un planton poulaga qui donnait dans le groom service. Pas moyen de décarrer! Fallait presque un laissez-passer pour aller pisser. Ensuite on m’a transférer en centrale, ici. C’est pas du cocotier de première, ça?