ROBINSON.

Publié le par Slobodan Slobodan

ROBINSON.

Il faut que j’explique pour ceux qui n’ont pas encore lu « voyage au bout de la nuit » de Louis Ferdinand Destouches dit « Céline ». Robinson est un personnage récurent du roman. Ferdinand Bardamu (le personnage principal) rencontre Robinson pour la première fois au front, en 1914. Ce personnage surgit de nulle part, de la nuit, des ruines et de la guerre. Ils font un bout de chemin ensemble, puis Robinson disparaît comme il est venu, dans la nuit. A partir de là, Bardamu n’en finira plus de trébucher sur ce Robinson. A l’hôpital juste avant d’être démobilisé, puis en Afrique, à New-York, à la Garenne-Rancy. Jusqu’à ce que Robinson meurt, une mort qui termine le roman. Le personnage est ambigu. Il n’a rien de très spécial sinon ce côté parallèle au personnage principal. C’est même un type un peu naïf, simplet, comme s’il était le reflet de Bardamu en version ratée.

J’ai moi aussi un Robinson. Depuis l’âge de 19 ans.

Mon Robinson à moi, il a un physique assez ingrat. C’est quasiment le sosie (vraiment) de Jean-Pierre Castaldi avec en prime, une tâche de vin sur la tronche. Cheveux mi-long, toujours. Gras et chatains clairs. Je sais, ça paraît gros, ça fait un peu marrer mais c’est vrai, ce type, je me cogne dedans une fois par an minimum, et depuis l’âge de 19 ans, à Paris comme en province. J’ai eu bien souvent des doutes, je l’ai chaque fois bien regardé, examiné du coin de l’œil mais ça faisait jamais un pli. C’était bien lui, pas un autre, pas une vague ressemblance.

A l’instar du Robinson du voyage, lui aussi change de nom d’un chapitre à l’autre. La première fois que je l’ai vu, il portait le même prénom que moi. Ça a changé par la suite.

Tout commence à la fin des années 80, en Province. Un nouveau bar-restau venait de se monter juste devant la gare, un truc extra-ringard qui ressemblait à un plateau de télé pour émission de variété Maritie et Gilbert Carpentier. Plusieurs niveaux façon jardin de curé, des marches partout entre ces petits niveaux de matériaux brillants, lisses et indéffinissables. Un bassin à fontaine au milieu de la salle, des colonnes pseudo-corinthiennes comme on en voyait à l’époque dans les illustrations pourries à l’aérographe qui ont fait l’imagerie de ces années-là. Très haut de plafond, tout vitré, plantes grasses, non, vraiment, on était chez Drucker un vendredi et on s’attendait à voir débarquer Démis Roussos ou Mireille Mathieu.

Au milieu du bassin, une estrade. Sur l’estrade, un petit orchestre et derrière le micro, au chant: Robinson! Appelons-le comme ça. Un mètre quatre vingt cinq, bedaine, nœud pap’ et veste à paillettes, la même que le reste de l’orchestre. Robinson gagne sa vie ici, en poussant la romance les vendredi et samedi soir dans ce restau prétentieux en bordure de gare dans lequel bouffent des quincas et sexagénaires emperlouzés, laqués, ravalés et endimanchés comme le sont les vrais guincheurs ayant connu l’époque bénie. Le spectacle est assez pathétique. Je l’entendais, moi, le Robinson en passant devant la bicoque. Il se démerdait pas mal. Il chantait du ringue, du daté, du ciblé. Le genre thé dansant mais à partir de 20H30. Je faisais que passer devant. J’y allait jamais. C’était pas pour les pauvres, ni pour les jeunes, mais c’était mon chemin pour rallier le centre ville, alors…

On le repérait facilement, le Robinson, dans son aquarium gigantesque, au milieu de son bassin et avec sa veste à paillettes. Il m’a amusé une bonne demie douzaine de fois et puis je m’en suis lassé totalement. Je m’arrêtais plus pour prendre ma dose de ringue, je filais directement.

Un jour, A. (ma copine de l’époque) décide de se faire une soirée avec quelques copines à elle.

On se voit le lendemain au bistrot où nous avions l’habitude d’aller et là, elle me raconte sa soirée, à moitié passée dans l’aquarium à Robinson! Le truc venait d’ouvrir, ça intriguait du monde et ça marchait pas mal. Tout est comme ça, en province. Les nouveautés sont pleines à craquer durant six mois et puis, bizarrement et sans transition, ces bars, ces restos, se retrouvent sans clients du jour au lendemain. Ils tiennent généralement six mois de plus avec beaucoup de mal et finissent tous par fermer boutique, jusqu’à ce qu’un autre vienne s’y installer et ouvrir un truc nouveau.

Donc, l’aquarium à Robinson venait d’ouvrir, attirait pas mal de monde et avait intrigué les amies de ma copine au point qu’elles avaient décidé d’y faire un tour pour manger, boire un coup, et se marrer devant l’orchestre bien ringard. Le hic, c’est que le Robinson, lui, à flashé complet sur ma gonzesse! D’un coup, il s’est mit à chanter en là fixant pour finir par ne plus chanter que pour elle. Entre deux romances, il s’était même aventurer à la table pour prendre des renseignements et discuter un peu. Ça les faisait marrer, les copines, de voir ce gros mec, avec sa tache de pinard sur la tronche faire son numéro de charme. Bref, ça avait durer un moment, puis elles étaient parti se finir ailleurs.

Deux jours après cette histoire, j’étais dans la salle du bistro de ralliement avec ma copine lorsqu’arrive Robinson! C’est ma copine qui l’avait vu entrer et me l’a fait remarquer en se planquant derrière moi. Pour elle, il était clair que ce type était venu pour lui refaire son numéro et tenter de nouveau sa chance. Comme une conne, lors de sa soirée, elle avait lâché malencontreusement le nom du bar où l’on avait l’habitude de se retrouver. Et voilà, le Robinson qui déboule. « Oh non, merde! » Qu’elle braille. Mais c’est trop tard. Il s’amarre au bar, commande un café et commence à scruter la salle. Il détaille bien les angles, plisse même les yeux pour mieux voir, il lâche pas l’affaire, le Robinson. Pour lui, c’est du cuit, du ferré, il qu’a remettre une couche et c’est dans la fouille! Comme notre position sur la banquette Chesterfield en skaï était pas des plus reposante, je fini par bouger avant la crampe et découvre du même coup un bon quart de ma copine que le Robinson repère illico. Il termine sa tasse et fait un geste de la main qui, j’en ai bien l’impression, signifie: « J’arrive! ».

En quelques secondes, le voilà assis à notre table. Bon, on peux pas lui reprocher de l’avoir jouer à la hussarde. Non, il s’est présenté, m’a serré une pogne, à demandé la permission de poser son gros derche. Apparemment, il portait le même prénom que moi. Du moins ce jour-là. Il est pas rester longtemps, une dizaine de minutes, le temps de prendre un deuxième café. Il a même offert sa tournée. Mais durant tout ce temps, il s’adressait surtout à ma copine. Sans jouer complètement l’ignorance vis-à-vis de moi mais il là regardait bien en face en s’adressant à elle car s’était la seule façon pour lui de communiquer vraiment ce qu’il entendait bien lui faire comprendre. Comme j’étais là, ses paroles étaient d’une platitude incroyable. Il n’osait rien lui dire et c’était inintéressant à un point que j’ai cru à un moment qu’il utilisait un langage codé. Mais non. Tout se jouait dans le regard, juste au-dessus de la tache de vin.

Quand il est parti, ma copine à lâché un petit: « quel con! ». Puis elle s’est mise à éviter soigneusement les environs du bar-resto dans lequel il bossait.

C’est à peu près le plus gros de ce que j’ai à raconter sur lui car ensuite, ça n’a été que des rencontres furtives. Je l’ai simplement croisé. Toujours dans ce même bled. Il ne chantait plus dans son aquarium depuis un an. Il œuvrait ailleurs, pas loin, dans un bled, dans un restau un peu prétentieux mais plus « terroir » d’après ce que m’a raconté un type qui le connaissait un peu. Et puis de temps en temps, il décrochait un job de chanteur dans un bar ou un restau de la capitale.

C’est là que je l’ai retrouvé ensuite, en immigrant moi aussi à Paris.

Je l’ai croisé furtivement plusieurs fois. De nuit, surtout. Je l’entendais en passant devant des resto-huîtres de Saint-Miche ou des pseudo-pubs de Saint Germain, près des quais. Il avait l’air de cibler plutôt le 6ème arrondissement. Il était sapé classe. Plus de paillettes, moins voyant mais classe. L’orchestre n’était plus avec lui. Il se contentait d’un type, avec un synthé qui faisait tout, boîte à rythmes, basses et tout le tremblement. Il avait plus qu’à pousser la chansonnette sur la soupe qui sortait des enceintes. Pour le registre, ça avait pas beaucoup évolué.

Mais bon, les affaires avaient l’air de reprendre.

Je suis resté un moment sans le voir. Je jetais un œil chaque fois que j’entendais un type chanter dans un bar ou un restau mais ce n’était pas lui. Robinson avait disparu.

Lorsque je l’ai retrouvé, un ou deux ans plus tard, c’était dans une brasserie, un soir, dans le 17ème. Il faisait froid et j’étais rentré boire un café. Je me suis installé en salle. Lui, il était au bar. Je l’avais pas reconnu. Il était de dos quand je suis entré mais à un moment donné, il à exécuté un quart de tour en m’offrant son profil ingrat, taché de pinard en version indélébile. Ça à été comme une révélation, une retrouvaille de longue date. Robinson! Merde alors! Il était très tard et il n’y avait pratiquement que nous deux dans le rade. Lui, il était complètement cuit à la bière. Il s’enfilait les demis les uns derrière les autres. Il titubait, s’accrochait au zinc, c’était pas beau à voir. Il commençait à faire chier le barman, qui ne voulait plus le servir. Et c’était toute une discutaille de marchands de tapis avinés pour obtenir un demi supplémentaire. Pathétique spectacle, en vérité. Ça m’avait fait sourire quelques secondes, juste comme ça, mais dans le fond, ça donnait plutôt envie d’aller se balancer dans le canal St-Martin.

Et les années se succédaient, et je rencontrais chaque fois Robinson, mais chaque fois sans sa veste et son nœud pap’, toujours fait comme un rat, titubant, crado. Plus du tout le genre à pousser la chansonnette et faire reluire les ménopausées de sortie hebdomadaire. Il était limite clochard, mon Robinson. En tout cas, alcoolo invétéré.

Je l’ai vu une fois « aux noctambules », dans l’arrière-salle où chante Pierre Carré. J’étais avec C. (ma copine) et on y avait amené son père. D’un seul coup, derrière nous, des type bourrés s’emballent complètement. Ils chantent à tue-tête, faux, en tapant tellement fort du poing sur la table en rythme avec la musique que les verres de pastaga valsent et s’explosent au sol. Ça commence à faire un foin du tonnerre. Le barman appelle le videur, qui vient les remettre en place et les menacent de les vider comme des sacs de merdes. Les mecs s’écrasent, comme des merdes, justement, devant la face d’abruti du videur qui n’attends qu’une occasion de frapper et se défouler. Un malade, un dangereux.

Je me retourne pour contempler ce triste spectacle. Ils sont trois poivrots, trois, dont Robinson. Le videur se casse. Robinson bave à moitié en traitant sournoisement le videur d’enculé. L’autre, heureusement, ne l’entends pas. Ça pue le pastague dans la salle. Robinson lève le bras et commande une tournée en braillant. L’orchestre remet ça et Robinson se remet à chanter en même temps que Pierre Carré. Il est dans un état pitoyable, au bord de la clochardisation. Il est tellement bourré qu’il chante avec la bouche tordue comme un grand malade mental ou un handicapé. C’est carrément pas drôle. Ça me fout littéralement un coup. Il me regarde à un moment donné mais ne me reconnaît pas. J’ai trop changé depuis, et puis il a sacrifié bien trop de neurones.

L’année suivante, il a franchit le cap. J’étais dans le métro, je sais plus quelle ligne, je bouquinais. Un mec entre et commence sa tirade de mendigo en bégayant à l’extrême . « B…Bonjour messieurs-dames, j…j…jjjjjjj…je m’aaapppp…m’appelle jjjjj…jjean-claude, jjjj..jj…jj’ai 40 ans, etc…. »

Sans travail, sans domicile, une pièce ou deux pour payé l’hôtel et rester propre. Tirade habituelle. J’ai pas relevé, jusqu’au moment où le type m’a dépassé. C’est là que j’ai reconnu Robinson! Cette fois, il était vraiment clodo, ou presque. Il s’appelait désormais Jean-Claude et il était devenu tellement bègue, d’un coup, que ça en paraissait vraiment louche.

Mais non, Robinson n’était pas devenu bègue.

La preuve, c’est que l’année suivante, je l’ai revu dans un bar des environs de St-Laze, un ou deux jours avant Noël.

J’étais avec C. On avait les mains pleines de sacs bourrés de cadeaux emballés. Ça caillait tellement qu’on a fini par entrer dans le premier rade pour prendre un chocolat chaud. Je dis un bar mais c’était plutôt une brasserie. Un truc merdique éclairé aux néons avec des miroirs partout. Il y avait un type bourré au bar qui faisait son numéro, c’était Robinson. Comme 6 ou 7 ans auparavant, il était dans un état lamentable, en train d’essayait de dealer un dernier demi avec le barman qui voulait encaisser et le foutre dehors. C’était lamentable. Un de ces « spectacles » de fin d’années dans la grisaille de décembre qui font que le taux de suicides augmente forcément en période de fêtes.

Depuis ce soir-là, je le rencontre toujours, au moins une fois par an mais chaque fois dans le métro, lorsqu’il se fait appeler Jean-Claude et qu’il demande une pièce ou un ticket resto. Je lui file rien car chaque fois, je me rends compte que c’est lui seulement lorsqu’il m’a dépassé.

La dernière fois, c’est en allant passer mon examen de code, le mois dernier. Il avait l’air au bout du rouleau. Et moi j’ai eu mon code.

Je sais pas quoi pensé de ce mec, je me suis toujours posé la question de savoir si c’était un signe ou non que je devais prendre comme argent comptant. On habitait le même bled. On avait des prétentions artistiques, lui et moi. Lui, il voulait devenir chanteur et en faire son job. Moi, je voulais faire de la peinture, de la sculpture et en vivre si possible. Tous les deux, à quasiment la même période, on est parti pour tenter le coup à Paris. Ça à pas été la vie en rose mais je me suis accroché, pas lui. C’est précisément ce détail qui fait que ce type m’apparaît comme mon Robinson à moi. Ça et le fait de le retrouver sans cesse sur mon chemin, comme un message, un avertissement, de ce qui m’attends si moi aussi je baisse les bras.

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P
On a tous un Robinson. Le mien est noir, assez gros il doit avoir mon age un peu près, quand  on le voit on a plus au moins l’impression qu’il débarque du bled. D’après les quelques mots que nous avons échangé depuis toutes ces années, j’en ai déduit qu’il est cantonnier à la ville de Paris... La première fois que je l'ai rencontré, j'étais dans la rue avec ma copine de l'époque. En vérité ce n'était pas la première fois qu’on se voyait mais je l'ignorais. Ma copine était une hystérique notoire, on se battait (enfin elle me battait) pour une raison sans doute de la plus haute importante, du style tu étais où, c'est qui celle la ... Tout d'un coup mon Robinson arrive et me prend à parti chaleureusement, il connaissait mon prénom et voulais savoir comment j'allais... Pas moyen de me rappeler ou j'avais pu rencontrer ce type mais il tombait tellement a point que j'ai fait mine de le reconnaître pour me sortir des griffes des ma tigresse... on échange quelques mots et il se casse non sans avoir pris mon numéro de téléphone. Il était tellement affable qu’il a réussi à calmer ma copine, je lui en suis redevable. Peut être 1 ans plus tard, j'étais tjs avec la même copine, on s'engueulait encore en pleine rue ( elle me poursuivait dans mon quartier, une folle, je l'ai quitté peu de temps après), quand tout d’un coup, mon Robinson débarque au loin, tout sourie, il me tends la main et engage la conversation comme si nous étions de vieux potes du lycée, alors que je ne l’avais pas recroisé depuis la première fois… ma copine reconnaît le mec, elle hallucine et croit au complot … Elle commence à l’embrouiller, mais le mec est tellement cool qu’elle se heurte a un mur de gentillesse, elle finit quand même par le chasser j’imagine, entre temps je m’étais barré en courant…. Depuis je recroise régulièrement ce type, une fois il était en voiture il s’est arrêté au milieu de la chaussée, bloquant la circulation pour me serrer la main… il m’a même appelé chez moi pour aller à une fête chez une de ces copines alors que nous n’échangeons qu’une phrase ou deux par an. Je n’ai pas pu m’y rendre, c’est con… J’habitais à l’époque porte de Versailles mais je l’ai croisé dans tout Paris et dans le métro. Il se rappelle à chaque fois mon prénom alors que je n’ai jamais osé lui avouer que je ne sais pas qui il est. Ce qui m’étonne chez lui c’est qu’il ne semble jamais surpris de me voir. Ca fait assez longtemps que je ne l’ai pas vu, ça m’inquiète…<br />  <br /> Voilà, on a tous un Robinson…  <br />  
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E
Mince ... je me dis que je risque de finir comme ça aussi ...<br /> <br /> C'est dur d'être un Jean-Claude dans un monde de Régis ...
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